mercredi 14 décembre 2011

Liège : tragique et marche blanche

C'est entendu, ce qui c'est passé hier à Liège, en Belgique, est horrible, tout le monde en conviendra : à quelques jours de Noël,  la vie d'inconnus ne valant pas plus que la sienne, un "fou furieux" tire sur des passants dans l'intention unique de donner la mort. Le "forcené" était connu de la police et de la justice belges et, semble-t-il, entretenait un petit trafic de choses illicites, et ce même après de nombreux mois passés en prison. Bref, l'individu était une personne pour laquelle on est en droit de se demander ce que la liberté pouvait valoir.

N'ayant plus rien à perdre, si ce n'est la vie, l'homme se rend sur la place centrale de la ville et tire. Oui, c'est horrible. Tout d'abord pour lui : quand un être humain, quel qu'il soit, en est rendu à cette unique possibilité d'expression, à cet unique geste de désespérance, on doit se questionner sur ce qu'est être humain. Son geste - imitation d'autres gestes de la même portée - à quelque chose qui nie l'humanité, qui la viole, la rend odieuse, puisque son "parcours", puisque cette humanité-là, celle de l'individu, n'a pu que rencontrer cette forme nihiliste de violence, et la mort sanguinaire. L'horrible de l'événement est d'abord là : une personne qui en vient à ce type de geste interroge toute l'humanité, et les qualificatifs de "monstre", de "fou" ou de "dément", ne servent qu'à nous rassurer sur la "normalité" de notre propre humanité.

Il n'est pas question ici de disculper l'individu et de faire porter la responsabilité de l'acte sur la société ou le système, qui, cependant, participent à l'engrenage violent et à la médiation d'une violence qui s'étale partout et dont on abreuve les jeunes depuis les âges les plus tendres (jeux vidéos entre autres). Une société que fascine la violence ne peut produire que des violents, une société qui exaspère la rivalité mimétique ne peut que conduire à la violence. Cela dit, autonomes, ou tentant de l'être, il est de notre devoir d'individus libres et doués de volonté, de critiquer, pratiquement, la société que nous contribuons à fonder, notre responsabilité commence là.
 
Le caractère tragique de l'événement de Liège se révèle dans la rencontre qu'on fait des personnes "innocentes", comme dit la presse, avec la mort. Des personnes qui sans doute, ce matin-là, envisageaient leur vie avec des projets, qui sans doute n'imaginaient pas une seconde que leur destin s'achèverait là, vers midi, de par l'aveugle sauvagerie d'un homme. Innocents, ils le sont certes, mais enfin, dans des pays qui ont aboli la peine de mort, mêmes les coupables ne meurent plus violemment ; il y a dans cette insistance sur "l'innocence" quelque chose de l'ordre de la vindicte, qui accorderait que le coupable puisse mourir, après tout. Nous sommes tous innocents face à la mort, en quelque sorte. Et les victimes tragiques de Lièges ne l'étaient pas plus que celles des révolutions, des guerres, et des massacres qui ont lieu partout sur le globe.

"Il n'y a pas de mots pour décrire cela" aurait dit, sous la forme du cliché émotionnel, je ne sais quel personnage officiel à Liége. Il n'y a surtout pas de mots pour les familles des victimes qui sont face à une douleur sans fond, absurde, injuste, qui devront, désormais, tenter de comprendre, pourquoi? comment? un fils, une mère, une bébé, ont été fauchés par un geste aussi rapide que radical. Mais il faut espérer qu'il y ait des mots pour la justice, des mots pour les politiques, des mots pour ceux dont c'est la charge et le devoir, de veiller au bien commun et à la paix civile. Il n'y a jamais de mots face à la mort tragique, mais il doit y avoir des mots pour un homme politique à qui on ne demande pas de verser dans l'émotionnel, mais d'agir, et si possible avant que le tragique ne se manifeste.

Il ne reste plus maintenant à Liège qu'à organiser une manifestation d'albinambulie, puisque c'est le seul moyen, il semble, dont dispose notre société occidentale, pour évacuer la tension, la douleur, l'émotion : une marche blanche pour que "jamais plus cela n'arrive". On ne sait quels dieux on tente d'apaiser par ces processions, quel Destin funeste on veut conjurer, mais force est de constater que cela ne fonctionne pas : ça continuer à arriver. Les marches blanches sont la dérisoire manifestation de notre impuissance devant la violence qui nous possède, nous en tant qu'individus et en tant que collectivité. Ces déambulations en blanc nous apaisent, nous font communier dans la conviction, éphémère, que nous sommes innocents parfaitement innocents de ce qui nous arrive. La marche blanche est une forme non sanglante de sacrifice pendant lequel la violence, la mort, le tragique sont évacués. Mais cette forme de sacrifice est inefficace : non seulement la mort et ses acolytes ne sont pas expulsés mais ils sévissent toujours plus.

lundi 5 décembre 2011

D'une certaine blessure homosexuelle.

De l'animal blessé, on sait comment il peut être méchant, plus méchant qu'il n'est en vérité. On sait comment, il peut mordre, comment tout d'un coup, rien ni personne n'est ami, tout est ennemi. On sait comment une blessure peut transformer tout regard en regard de colère, en regard de haine, en regard de meurtrier potentiel, au moins, oui au moins, dans son cœur.

Ah, la violence qu'une blessure peut engendrer ! Une violence en miroir, une violence en réponse à l'absurdité de la blessure. Je blesse à la mesure de ma blessure en espérant, follement, que si elle ne guérit pas, du moins qu'une certaine forme de justice soit rendue, soit patente, enfin !

Ainsi, le hasard m'a mis aujourd'hui même devant une certaine littérature émanant de personnes homosexuelles, le revendiquant et en faisant même l'essentiel de leur condition humaine. Une littérature haineuse, pleine de vitriol, pleine de violence, une violence paradoxale puisqu'elle existe pour dénoncer une autre violence. Si l'homophobie véritable est, en effet, une violence, la haine des contempteurs - souvent obsessionnels- de l'homosexualité est une violence aussi. L'écrit en question en était saturé, et parfois de manière gratuite. On peut se demander, dés lors, si la haine, ainsi bêtement étalée, n'est pas le fait d'une blessure, et si la colère ne serait pas le flot que répand une plaie ouverte.

Une certaine défense de l'homosexualité ou  plutôt d'une certaine vision du monde homosexuellement centré, manifeste, en effet, une blessure telle que cette défense en perd toute raison. Elle est devenue folle, folle de douleur. Elle s'étale dans une espèce de narcissisme hystérique, dans les cris et les hurlements désespérés comme si on attentait - si par malheur nous n'étions pas en accord avec cette vison- à l'être même de ceux qui, parfois, tout au long des mots disent leur souffrance.  Et réalité, la question est vitale, c'est bien là une question de vie ou de mort. Quand on ne peut se concevoir autrement qu'en rapport à une sexualité quelle qu'elle soit, remettre en cause celle-ci ne peut être qu'une pression là où ça fait mal.

Nous sombrons, alors, dans un des travers de notre époque : la victimisation, où la question est de savoir qui est victime de qui, qui est victime en premier, qui possèdera les droits de cette préséance, qui peut légitimement se plaindre et pâtir et qui doit, au contraire, "la fermer" pour que je puisse "l'ouvrir". Une certaine "communauté" homosexuelle se complaît dans cette position, ô combien moderne, de la victime absolue. Cette position est en général génératrice de haine fieffée, à l'instar de l'animal qui, tout entier dans sa blessure, mord et tue.

Aucun argument n'aura raison de la haine, et rien ne saura apaiser la douleur, rien. Vous aurez beau consoler, rassurer, raisonner, panser, soigner, calmer, rien ne saura restreindre la violence. Il est des blessures telles qui comptent pour des raisons de vivre, dés lors en guérir serait en quelque sorte mourir.

vendredi 2 décembre 2011

Un scandale au petit bonheur : "Les Borgia"

Vous avez aimé "Les Tudor", ses ors, son faste, ses jouvencelles et jouvenceaux aux galbes avantageux; vous avez aimé sa passion, son suspense, et vous n'êtes pas trop regardant sur le traitement de l'histoire par ce type de série à gogos? Et bien vous aimerez autant, si ce n'est plus," Les Borgia" : du lourd, du luxe, du sang et du stupre. "Les Tudor" à côté c'est Oui-oui au pays des fées roses.

Canal plus semble s'y connaître en choix de séries - apparemment le public en redemande - faisant, vite fait mal fait, une relecture "blairote" de l'histoire. Qu'est-ce donc une lecture "bairote" de l'histoire? C'est donner à voir ce que le "blaireau" veut voir. Et qu'est-ce que le "blaireau" veut voir, quand il a l'arrière-train coincé dans le fauteuil? Il veut de la couleur, des relents de sexe, et de la violence, et quand c'est estampillé "histoire vraie" alors le "blaireau" jubile. Peut importe que "l'histoire vraie" ne le soit pas tout à fait, il veut y croire, et il y croit, avant même d'avoir vu, il y croit dans une espèce d'acte de foi antérieur. Et pourtant, tout chez "Les Borgia" est approximatif, quand ce n'est pas complètement faux, à commencer par la garde-robe cléricale qui est plutôt du XIXe  que du XVe siècle. Mais qu'y connait le bon peuple que l'on endort? Rien ! Un peu d'or, deux ou trois perles, du tissu au mètre, et ça fait l'affaire, ni vu ni connu. Et pour la vérité historique, c'est du même tonneau : à la louche ! Ce qui importe c'est le spectacle, je l'ai dit du lourd : faut que ça suinte, du sang ou du sperme on s'en fout, pourvu que ça gicle !

Alexandre VI Borgia ou plutôt Borja, ce pape valencien, n'était certes pas un modèle de sainteté, loin s'en faut. Il semblait que coulait dans le sang de cette famille, un je ne sais quoi qui tenait de l'enfer. La vie privée de ce pape fut un scandale, scandale dénoncé par le dominicain Savonarole qui le paiera de sa vie.




Le public s'émeut de ce qu'un pape soit aussi libertaire en matière de mœurs et d'actions politiques, le public est scandalisé. Cela voudrait-il dire que les spectateurs seraient du parti de Savonarole qui vilipendait le pape Alexandre? Non, n'allez pas croire cela. Nos spectateurs so shoked s'ils connaissaient le programme de Savonarole, seraient bien plus scandalisés par celui-ci que par les actions d'Alexandre, car après tout, nos spectateurs du XXIe siècle ne sont pas si loin que cela de la morale borjienne, morale pratique, machiavélique, qui s'étale partout. Le scandale à propos du personnage n'est qu'une outrance, un masque, un rien du tout. Je suis même pas loin de considérer qu'en réalité on l'admire : ne le représente-on pas, sur les supports de communication de la série, avec une auréole?. A moins, et on peut y croire, que le scandale suscité par ce pape-là soit réel, et que l'on attend, sincèrement, de quelqu'un qui se prétend vicaire du Christ plus de cohérence évangélique, mais quand ils l'ont, ce qui est le cas des papes actuels - en ce qui regarde les mœurs et la violence, tout du moins- on leur reproche leur intransigeance .... alors quoi? Du lard ou du cochon?

Beaucoup moins sexy que dans la série, et un rien plus enveloppé.


En réalité, on se fout bien d'Alexandre VI, de Savonarole, et des autres : tous dans le même panier. Ce qui compte, c'est de mimer le scandale, de faire comme si, et de le faire si bien que l'on est convaincu de son propre jeu. On est, bien souvent, incapable d'estimer - au sens littéral- une époque, une vie humaine, une destinée. Incapable de faire la part des choses, et de considérer ce que vaut, dans une vie concrètement humaine, ici et maintenant, l'effort éthique. Le spectacle que fait l'histoire - et qui la fait, aujourd'hui- nous tient lieu de critique définitive, et aucune vérité, ténue ou plus évidente, ne saurait prévaloir. Hélas ! Pour finir, j'ajoute que la lignée des Borgia s'est illustrée vertueusement en la personne de l'arrière-petit-fils d'Alexandre VI, puisque François de Borgia, personnage de cour ayant résolu de tout quitter du faste et de la pompe, consacra sa vie aux valeurs de l’Évangile en devenant jésuite. Il est aujourd'hui honoré du titre de "saint".

mardi 29 novembre 2011

Lacordaire, un esprit libre.

Le 21 novembre 1861 mourrait à Sorrèze, le Père Henry-Dominique Lacordaire, l'un des grands Français du XIXe siècle.
Né en 1802, Henri Lacordaire grandit avec le romantisme. Avocat, à 21 ans, il retrouve la foi de son enfance, perdue à l'adolescence, et décide de consacrer sa vie à Dieu. Il devient prêtre à Paris, ayant comme ministère celui aumônier du lycée Henri IV. Fils de son temps, il est  un défenseur de la liberté: politique, d'enseignement, religieuse, de la presse; son catholicisme est celui d'un homme libre et fidèle. Sa prédication à l'école Stanislas puis à Notre-Dame de Paris bouleverse des milliers d'auditeurs.



En 1839, l'abbé Lacordaire se propose de refonder l'Ordre des Prêcheurs (les dominicains) alors que les religieux sont toujours considérés comme hors-la-loi.  Après un séjour à Rome, où il devient dominicain, il prêche, en 1841, à nouveau à Notre-Dame de Paris, mais en habit religieux. De 1841 à sa mort, il fonde des couvents, encourage des jeunes à devenir des Prêcheurs et parle avec grand succès dans de nombreuses cathédrales de France. Sa devise: "Dieu et la liberté". Il veut réconcilier l'Église et son temps. En 1848, Lacordaire est élu député des Bouches-du-Rhône et décide de siéger à l'extrême-gauche de l'Assemblée (en 1860, il sera élu à l'Académie française).
En 1854, Lacordaire s'installe à Sorèze, au pied de la Montagne noire, pour y devenir directeur d'une école destinée à former des hommes vraiment libres. Il y vivra les 7 dernières années de sa vie.

La mémoire de cet homme est injustement oubliée par les catholiques et par les Français. Il fut pourtant un des génies les plus remarquables après 1789, qui par leur action contribuèrent à unir ce qui, en apparence, semblait ne pas pouvoir l'être.

On serait bien inspiré aujourd'hui de le remettre à l'honneur et surtout de suivre son exemple.

lundi 28 novembre 2011

Un coeur pas romantique pour un sou. Note de lecture

On sait, depuis René Girard, que le romantisme ment. Il ment même dans les sentiments, puisque, soyons Lacanien, le senti ment bien souvent,et toujours dans le romantisme et le néo-romantisme, celui-ci étant à celui-là, ce que le rococo est au baroque : une coquetterie, un petit snobisme, et, comme j'aime à dire, une amusette.
Voici un autre cœur qui s'oppose au cœur romantique, le dévoile, lui enlève le masque :

 « Le cœur chez saint Paul est une puissance phénoménologique, et plus précisément même phénoménalisante, car il est le lieu subjectif d’une vision spécifique : ainsi l’épître aux Éphésiens parle des « yeux du cœur » (1,18). Dans le même sens, la seconde épître aux Corinthiens appelle « cœur » l’instance subjective où opère l’illumination par grâce, qui donne la connaissance de la splendeur – invisible de Dieu en la personne du Christ. (…). Le cœur est donc une instance subjective consciente, lucide, - et en cela il s’oppose à la chair. C’est la subjectivité même, en tant qu’elle est cachée. Le cœur est caché au plus intime, il se situe à la source même du vouloir et du désir conscient, puisque c’est là que réside et agit, selon Paul, l’Esprit-Saint.(…) Le cœur se caractérise donc par l’authenticité absolue d’un niveau de subjectivité tel que là, l’homme ne peut mentir, ruser ou dissimuler. Me cœur comme lieu du sentiment authentique, exerce donc exactement l’une des fonctions caractéristiques de l’affectivité selon Michel Henry. » J.F. Lavigne in Corps, chair et esprit.


Haïti, Dieu et autres misères.( publié une première fois sur FB)

Faisons, voulez-vous, l'hypothèse suivante, insensée il est vrai, mais tout de même, faisons-la : Dieu est. Poursuivons : le mal physique (ras de marée, tremblements de terre, typhons, mais aussi handicaps, maladies et mort) existe. Ceci n'est pas une hypothèse, c'est un fait vérifiable tout le temps, quasi à chaque minute de la vie terrestre. Mais encore : le mal moral (mensonges, meurtres, mépris de l'autre sous toutes ses formes, exploitation de l'homme, exploitation de la nature, viols, vols, atteintes à l'intégrité morale, psychologique et physique de l'autre, etc.) lui aussi existe.
Le premier échappe presque totalement à notre maîtrise.Presque mais pas tout à fait, nous pouvons parfois le prévoir, et surtout, nous pouvons atténuer sensiblement ses effets ravageurs. Pour ce qui est du second, nous avons la possibilité presque entière de le maîtriser, puisque pour beaucoup, il dépend de notre volonté.
Le mal moral ce n'est pas qu'Auschwitz, il commence par moi, par l'insulte, la duplicité ; il est à ma portée, et j'en suis souvent un acteur. Je suis libre d'y prendre part ou non, et d'en vivre, ou non, les conséquences. Je suis libre; le mal moral prend racine dans ma liberté. Le Dieu de l'hypothèse de départ, n'a rien à voir dans l'affaire, il n'est pas responsable du mal moral qui advient, et il ne le permet pas plus. Il permet simplement que la liberté soit. Il veut que la liberté soit. Car la liberté à quelque chose à voir avec lui.
Le mal physique échappe à la liberté et échappe en conséquence à Dieu lui-même qui ne l'autorise pas plus que le mal moral. La nature à ses lois, des lois qui en soit ne sont ni bonnes, ni cruelles, elles sont des lois naturelles, sans conscience, qui suivent leur court. Dieu n'est pas Merlin l'enchanteur qui d'un coup de baguette magique détourne l'ouragan, apaise les flots, calme la terre, retient les avalanches, Dieu n'est pas Américain, il ne fait pas d'interventionnisme. Mais revenons à notre liberté.
Dans le cas d'Haïti, le tremblement de terre aurait pu faire beaucoup moins de victimes, si on avait construit dans des normes antisismiques, si les populations étaient moins pauvres, si on c'était préoccupé plus tôt de ce pays à l'indigence scandaleuse, si le système économique mondial était autre, si les politiciens étaient plus soucieux du bien commun... si en fait la liberté avait été exercée plus moralement et orientée vers le bien véritable. Ce n'était pas le cas en Haïti. Accusé Dieu, d'être en définitive le grand responsable - en les autorisant - du mal physique et du mal moral, comme le fait Jean Daniel dans son éditorial du NouvelOBS 2359, est d'une facilité intellectuelle appartenant à d'autres temps.

La pauvreté de Haïti repose en grande partie sur des causes humaines; elle est en partie morale. Dieu n'a rien à voir là-dedans, pas plus que dans les destructions dues au tsunami en Indonésie. Et la mort d'un homme est toujours la mort d'un homme, qu'il soit pauvre ou riche, qu'il soit un touriste ou un mendiant.
Mais tout cela est bel et bon, si l'on maintient l'hypothèse de départ à savoir que Dieu existe. Car si l'hypothèse ne tient pas, il faut cesser de nous poser toutes ses questions sur le mal moral, le mal physique, il n'y a plus que des tremblement de terres, des victimes humaines, animales, des destructions matérielles, naturelles, il n'y à plus qu'un catalogue de faits conséquents, qu'un pur lien de cause à effet. Il n'y a plus que des conventions sociales pour vivre ensemble, le temps que nous vivons ensemble, des règles d'un jeu social, auquel chacun joue comme il l'entend, le temps qu'il le joue. Après? Et bien après, c'est le rien final de la vie humain qui s'achève, par un tremblement de terre, par un coup de couteau, par Auschwitz, ou par une mort à l'hôpital. Dieu n'existe pas, et nous pas beaucoup plus.

samedi 26 novembre 2011

Intégrisme dans quel monde vis-tu? (publié un première fois sur FB)

L'intégrisme catholique ne fait plus parler de lui, et pourtant, sous de multiples avatars, il existe bien, répandant son poison, à la première gorgée si douce, à l'arrière goût amère. ( Il a à nouveau fait parler de lui - en devenant au passage "fondamentaliste" - lors des récentes manifestations à l'occasion d'un spectacle fort décrié.)
L'éventail de "l'intégralisme" est varié : du sedevacantisme aux instituts de vie consacrée directement inspirés des intuitions de feu Mgr Lefbevre, en passant par la Fraternité saint Pie X et, plus largement, par une sensibilité disons ultra-traditionnelle restauratrice. Oh, ces gens-là sont rarement méchants, ils ont des manies c'est tout : les dentelles, les encensoirs, la messe en latin, le rite dit de Pie V, la messe dite de toujours, les bondieuseries, le tissus au mètre, les missels bourrés d'images pieuses, et les cantiques d'autrefois. Certains, mais point tous, loin s'en faut, on aussi des idées politiques en conformité avec leur psychologie rigide, car ce qui caractérise l'intégroïde c'est bien sa psychorigidité, confondant ses sentiments, son esthétisme, sa piété, ses formes de religion, avec la Révélation, la Tradition, et la spiritualité véritable. Pour certains, la manie va plus loin encore, à les entendre, il nous semblerait que le Christ serait d'ascendance française - à moins, comme je l'ai déjà entendu, qu'il ne soit à l'origine des rois de France - qu'il voterait à droite-droite, qu'il parlerait, s'il revenait, latin, serait sans doute habillé d'une soutane, bien coupée, cela va sans dire, portant rochet et brocarts, coiffé, probablement, d'une barrette de docteur. Quel Christ est-ce là?
L'intégrisme catholique c'est un peu Disneyland pour âmes alanguies et pieuses, pour nostalgiques de formes belles - beauté toute relative - pour prêtres attachés à une autorité qu'ils aimeraient pouvoir encore exercer, et dont tout le monde se moque bien ; rapides à vous expédier en enfer, prompts à vous damner, et s'ils vous consolent parfois, c'est à coup de mièvreries, comme l'on donne à un enfant qui pleure un sucre d'orge ou de la guimauve.

Je ne jette pas l'opprobre sur le latin, ni sur le rite de la messe issu du concile de Trente, ni sur les encensoirs, ni même sur la soutane, loin de là, mais il est fort dommage que l'on prenne ce qui n'est qu'une expression relative pour l'essentiel, et que l'on arbore bannières et oriflammes pour partir en guerre contre les autres, les impurs, ceux qui ne comprennent rien, les "progressistes" de tous bords, les pas-blancs, les âmes perdues, les hérétiques... Le Christ est mort nu comme un vers, parlant araméen, l'unique parfum qui l'environnait à cette heure-là, était celui de son sang et de la sueur, l'unique douceur, le bois rugueux de la croix, les uniques chants, les insultes. Voilà le Seigneur qui est le nôtre, et je suis convaincu qu'il n'attache pas tant d'importance que cela aux brocarts et au faste des cérémonies ecclésiastiques, car passeront l'or, l'encens, passeront  les dentelles et les soieries, passeront les cristaux et les babioles des autels, mais ne passera pas la Parole Crucifiée.

J'ai deux amours : mon pénis et Paris

Les années 70 - ahlala les belles années que voilà - nous ont apporté un cadeau magnifique : la libération sexuelle ! Après celle de Paris, la libération sexuelle a été, sans doute, celle qui a compté le plus dans la seconde moitié du XXeme siècle :  le sexe, le sexe outragé, le sexe brisé, le sexe martyrisé, mais le sexe libéré! Il était temps, nous n'en pouvions plus. Il fallait bien que cela arrive, qu'un jour où l'autre le sexe fut rendu à sa liberté. Enfin, la verge était sortie de sa braguette pouvant se montrer sans fausse pudeur ( la pudeur semble toujours fausse d'ailleurs, depuis) et tous les vagins d'occident, ou peu s'en faut, recouvraient une aisance après des siècles d'incarcération, devenant bavards et se mettant à soliloquer.
Dès lors, libéré, le sexe, se devait d'aller partout, de mettre partout son nez, d'aller fureter à gauche et à droite, de s'étaler sur tous les panneaux publicitaires, d'advenir dans tous les discours, bref d'occuper le terrain, tout le terrain, tous les terrains. Le sexe libéré devenait doucement un tyran. Si l'on voulait paraître à la page, il fallait parler cul. Si vous ne vouliez pas donner l'impression d'être rangé dans l'ancien régime des mœurs, il fallait parler cul. Rien n'était désormais plus possible sans le cul. Le cul marquait votre propre capacité de liberté d'esprit. Oui, car c'était de cela qu'il s'agissait : libéré, le sexe, est monté au cerveau, a pris la place de l'esprit.



Depuis rien n'a changé, nous n'avons fait que glisser sur la pente facile du sexe libéré. Il semblerait qu'aujourd'hui lui seul ait une quelconque importance, que lui seul soit le seul vecteur de félicité, à tel point qu'il est, paraît-il, tout à fait impossible d'être heureux sans avoir entre les jambes une machinerie en plein état de marche, et dans la tête sa reproduction mentale, ce que l'on appelle vulgairement le désir. Ce sexe-là est devenu un vrai dictateur qui ordonne, impose, commande, domine. Il veut être partout et toujours, à toute heure, et n'importe comment. Il est tel qu'il réduit tout à lui, rendant tout semblable à lui, de telle sorte que nous ne saurions être autre chose que volonté de puissance ou passivité absolue sous le despotisme de la jouissance. Le sexe fut libéré mais nous somme devenus ses prisonniers enjoints de jouir sans cesse jusqu'à ce que la mort tranche tout.

lundi 21 novembre 2011

Les saints et les héros de l'envie.(publié en son temps sur FB.)

Traduttore traditore. L'adage disait donc ceci que le traducteur était sans doute un traître. Puisque passant d'une langue à l'autre, les mots, fourbes, changeaient de sens. L'adage est périmé aujourd'hui. Parce que les chiffres ont remplacés les lettres, semble-t-il, et que le traîtrise conséquente n'est plus de ce côté là non plus. Au goût du jour d'aujourd'hui, et de l'heure de cette heure - n'ayons pas peur de la redondance - le traître c'est le traider, ou le traideur, ou plus français encore, le courtier. Mais laissons "courtier" au cimetière des mots avec la regrettée "canneberge" et les autres chers disparus. Et le traître à un nom : K. Monsieur K. a écrit un livre. Tiens les chiffres ont besoin des lettres ? Ce livre je ne l'ai pas lu, il y a plus urgent à lire. Mais, en quatrième de couv', comme on dit dans le jargon des éditeurs, on y apprend que K. a fait gagner à la S.G. plus d'un milliard et demi d'euros.
La chose y est présentée comme un exploit digne d'être célébré aux temps sans fin. Un exploit comme ceux d'Hercule ou d'Ulysse. Car M. K., le traider traïtre, est devenu, un héros, un héros comme notre époque les aime, sonnants et trébuchants. Et pour ce qui est de trébucher, M.K., l'a hélas fait, et c'est précisément son "trébuchement qui l'a propulsé dans l'empyrée des héros, aux côtés des starlettes chantantes ou des monstres du cinéma. Voilà le nouvel Olympe, dans lequel le nouveau Zeus-Pater, s'appelle Argent. Ce nouvel héroïsme n'a rien de l'ancien. Celui-ci délivrait, sous le mythe, des vérités assimilables par l'esprit et, d'un certaine façon, invitait à la vertu. Celui-là, crée de manière expéditive le mythe ou le "culte", un mythe manquant cruellement d'esprit, et n'ayant de la vertu que la petitesse.


Les dieux grecs ou latins étaient des masques de notre âme et de ses paradoxes. Les dieux contemporains, les pantins adulés de notre envie. Images de nos images, virtualités de nos virtualité, miroirs de nos multiples miroirs, ils sont ce que nous avons fait de pire, nous-même poussés à la caricature. Il n'y a pas que Rome qui béatifie et canonise, il y a aussi ce courant, fondamental, lourd, pressant, qui porte au pinacle un tel ou une telle, parce qu'elle chante, parce qu'il frappe du pied dans un ballon, parce qu'il brille devant une caméra, mais surtout parce qu'il coule avec lui l'odeur excellente du fric, et celle, qui lui est souvent proche, de la luxure. Je ne parle pas ici du sexe joyeux et, après tout, innocent, mais de ce sexe cynique, obscène, clinquant et scandaleux comme scandaleux est tout le processus de déification moderne. (Le scandalon en grec est la pierre qui fait trébucher et tomber, le scandale c'est l'obstacle sur le chemin). La religion n'est pas toujours où l'on croit.

Un escalier, un obélisque, et la Vierge.

La Présentation de la Vierge au Temple, épisode apocryphe de la vie de Marie, a fait quelques fois l'objet de représentation. Nous allons prendre ici deux exemples fameux. Tout d'abord, la peinture réalisée par Titien en 1539 et qui se trouve à  l'Accademia à Venise.




La scène est représentée de manière linéaire et, suivant le sens habituel de la lecture en occident, de gauche à droite, suit un schéma ascendant, qui du sol, va jusqu'aux prêtres à l'entrée du Temple, la Vierge enfant étant, seule, à mi-chemin sur un palier. Le schéma linéaire est ouvert cependant grâce à la perspective qui entraîne l'œil du spectateur à dépasser le groupe compacte des "figurants" pour fuir dans la nature à l'arrière plan. L'insertion de l'œuvre dans le décor général de la pièce, accentue l'effet théâtral de l'ensemble. Le spectateur assiste à la scène en quelque sorte, comme par une fenêtre, il y a une continuité entre la salle, espace réel, et l'espace du tableau, scène représentée.  Il faut remarquer l'obélisque à gauche. Il s'agit d'un symbole solaire, en réalité la matérialisation d'un rayon solaire, qui apparaît ici de manière assez étrange en réalité.
D'après l'histoire, le personnage jeune, situé en bas des escalier, est la fille du peintre.



Passons au second exemple, le même sujet mais cette fois peint par Le Tintoret en  1565 et que l'on peut voir à l'église de la Madonne dell'Orto à Venise.






Ce tableau a été peint pour décorer les panneaux de l'orgue. Il figure la scène de la Présentation, mais selon un schéma de lecture tout à fait différent du premier exemple. Si dans le premier cas, la perspective nous entrainait vers le lointain, selon les codes en place à la Renaissance, dans ce second cas la perspective nous conduit directement vers le haut, vers le ciel; le geste de la femme au premier plan entrainant sa fille et montrant la figure de la Vierge, accentue évidemment la perspective. Peut-être que Le Tintoret, en hommage à son maitre Titien, cite la première œuvre en racontant la scène depuis le point de vision du personnage du bas des escalier du tableau de Titien.  Les lignes de forces de ce tableau-ci conduisent toutes vers la figure du grand-prêtre, et confèrent à l'ensemble une étrange solennité. La Vierge, doucement auréolée, semble aimantée et fait une "assomption" anticipée. Enfin, on remarquera, à droite cette fois, en répétition presque de la silhouette de la Vierge, l'obélisque que nous avions déjà aperçu dans le premier tableau. On peut ici dés lors, tenter une interprétation de cet élément. Nous l'avons dit, il s'agit d'un symbole solaire, et plus précisément d'une représentation symbolique d'un rayon solaire. Souvent le sommet de l'obélisque était recouvert d'or, pour accentuer sa symbolique. Dans un contexte chrétien, l'obélisque, ce rayon solaire, devient le symbole du rayon du Saint Esprit, qui unit à la Vierge, manifeste l'Incarnation future du Verbe de Dieu. Cet obélisque est donc le signe du Saint Esprit qui "couvrira la Vierge de son ombre".

Enfin un mot sur l'élément architectural de toutes les représentations de la Présentation de la Vierge au Temple : l'escalier. C'est un élément majeur de la symbolique mystique. L'escalier est le signe de l'ascension de l'âme vers Dieu. Cette "montée" se fait pendant le pèlerinage terrestre. Le tableau dont nous parlons avait été peint pour l'orgue, hors nous trouvons dans la bible quinze cantiques des montées que l'on chantait lorsqu'on allait en pèlerinage à Jérusalem. L'escalier du Tintoret comporte quinze marche dorées.
L'oeuvre du Tintoret est baroque. Sa structure, sa composition (spirale, lignes ascendantes, perspective di sotto in sù, jeux des contraires) sa narration selon l'oxymore sont des marques d'un nouvel esprit. Les corps sont happés par le pouvoir attractif du transcendant, et sont agis par la grâce plus qu'ils ne sont mus par leur volonté propre.


Je termine avec un dernier exemple, en contre-point.



DIPRE Nicolas - La Présentation de la Vierge au Temple, fin du XVe siècle.


L'ambiance est radicalement différente. Plus de foule, mais uniquement Sainte Anne et Saint Joachim. Plus de perspective manifeste, la scène est frontale. Cependant on retrouve la Vierge dans une position surélevée, qui est la position traditionnelle pour ce sujet. Marie n'est plus en terre et n'est pas encore au ciel, elle monte, la Présentation au Temple est ainsi le signe premier de l'ascension de son âme vers le divin. Divin qui ici, contrairement aux autres exemples, reste caché : le prêtre est dans le Temple et non sur le seuil. Marie fait un geste de la main - il s'agit d'une séparation - et Anne lui répond dans cet univers géométrique et étrange, où les ombres ( l'Esprit Saint te couvrira de son ombre) sont autant de volumes.
Il faut, bien sûr, signaler l'escalier, qui par son traitement en spirale, joue un rôle central dans ce tableau : les marches commencent du côté des parents de la Vierge pour ensuite opérer un virage, une conversion. On remarquera qu'il n'y a pas d'obélisque dans cette scène, mais une colonne qui n'a strictement aucune fonction, et qui aurait très bien pu ne pas y figurer. Mais comme l'a très bien montré Daniel Arasse, la colonne, dans la peinture renaissante, est un signe de l'Incarnation.

C'était, une nouvelle fois, une démonstration de la "terreur et de la barbarie" de l'iconographie chrétienne.

vendredi 18 novembre 2011

Du jugement de Salomon à la croix du Christ.

Iconographie chrétienne. Puisque d'après Rodrigo Garcia, l'iconographie chrétienne est l'image même de "la terreur et de la barbarie", expression qui est d'une violence inouïe, s'en rend-on compte?, je voudrais, par l'illustration, montrer ce que vaut cette allégation.

Prenons, par exemple, le célèbre épisode du jugement de Salomon. 
 On s'en souvient, deux mères, prostituées, arrivent, aux pieds du roi Salomon, se disputant un enfant. Deux mères, un seul enfant ( un autre enfant, de l'une d'elle, était mort), et toutes deux déclarant que l'enfant est le sien. Le roi donc prononce son jugement : que l'on coupe l'enfant en deux, et que l'on donne une moitié à chacune. Pour nos oreilles, nos yeux modernes, c'est d'une cruauté incroyable et scandaleuse : quelle barbarie !
Pourtant le jugement est équitable : les "mères" arrivent se disputant l'enfant, comme on se dispute un objet quelconque. L'enfant ici n'est plus qu'un faire valoir, ce qui est important pour l'une et pour l'autre, à ce stade du récit, c'est la maternité, pas l'enfant, qui n'est donc, qu'un objet. Salomon entre donc dans le même jeu, il traite l'enfant comme un objet divisible, et son jugement est équitable objectivement : une moitié pour chacune, et que l'on débarrasse le plancher.

Cependant, c'est ce jugement objectivement équitable, qui va dévoilé le fond des cœurs, qui va ouvrir au jugement juste. Si la fausse mère accepte le partage proposé, et donc la mort de l'objet du désir - il ne sera pas à elle, mais il ne sera pas à l'autre non plus - la vraie mère refuse la mort de l'enfant, et préfère que l'on donne son fils à celle qui veut prendre sa place. Si la première sacrifie la maternité en sacrifiant l'enfant, la seconde sacrifie sa légitime et réelle maternité pour que l'enfant ne soit pas sacrifié.

Et c'est là que réside le jugement de Salomon dans ce retournement, dans la brisure formidable du triangle constitué par les deux mères rivales et l'objet de leur rivalité. Salomon dans un premier temps ordonne un jugement selon l'égalité, et spontanément, grâce à la maternité réelle et vivante de la mère authentique qui se sacrifie pour que l'enfant puisse vivre, le jugement réel opère selon ce qui est juste et pas seulement équitable.

Une lecture chrétienne de ce texte (premier livre des Rois, chapitre 3), voit dans la mère réelle et vraie, une figure du Christ. Le Christ accepte de mourir, se sacrifie pour que d'autres puissent vivre. La passion du Christ grâce, entre autres, à ce texte donc, peut être lue en termes de sacrifice pour la Vie. Et ce faisant, la passion intervient comme un jugement, elle met en lumière la violence meurtrière qui sacrifice des innocents en raison d'un désir rival d'objet, et le don de soi pour que d'autres puissent vivre. Les premiers disciples du Christ ont interprété sa mort selon ses termes : don de soi. Il n'y a rien là de "terreur et de barbarie".

L'image ici est une reproduction du Jugement de Salomon de Raphaël (1518), Loggia de Raphaël, Vatican. Salomon est sur son trône, faisant signe à un homme de trancher l'enfant en deux. Cet enfant est encore vivant, tandis que par terre, un autre, plus pâle, est probablement mort. Si rien n'arrête la marche de la justice royale, un autre cadavre viendra se joindre au premier, mais un cadavre divisé, rompu. Les deux femmes sont représentées de manière différente. Celle à la robe verte, les bras en croix, indique et l'enfant que l'on va diviser et l'autre femme. Celle-ci montre le cadavre de l'enfant mort. Si la première, aux bras distendus semble s'émouvoir, la seconde est entièrement tournée vers la mort de ce qui était, sans doute, son fils. Sa douleur lui ayant fait perdre le cœur, elle a tenté de devenir ce que l'autre femme était encore, à savoir mère, en lui dérobant son enfant. Elle regarde la scène mais montre le cadavre. Ses yeux sont sur le futur corps scindé de l'enfant de sa rivale et ses mains indiquent l'objet qu'elle a perdu et le perdant, elle perdit aussi ce qu'elle était devenue : être mère.

Pour terminer, le sacrifice possible de cet enfant, bien sûr, nous fait penser à un autre épisode biblique, largement illustré lui aussi : le massacre des Innocents. Dans cet épisode, il s'agit encore d'un roi, de deux rois même, et de cadavres réels, cette fois. Il en est ainsi dans la Bible et dans l'iconographie chrétienne, un texte en appelle un autre, une image une autre image, et c'est de leur confrontation qu'une intelligence se dégage, qu'un sens se fait jour. La confrontation est critique et nécessaire pour que ni le texte, ni l'image, ne ferment sur eux dans une position idolâtre et folle.

La perversion de l'image chrétienne.

Allez, c'est reparti pour un tour. Un tour sur scène, un tour dans la rue, un tour dans les journaux. De quoi donc s'agit-il? Et bien d'un côté, une très attendue nouvelle provocation artistique aux relents christophobes (car en l'espèce c'est de cela qu'il s'agit) et de l'autre côté, en réplique légitime, l'agacement des catholiques intégristes ou non. L'objet du scandale "Golgota Picnic" du Rodrigo Garcia. Voici la petite présentation qu'en donne le théâtre du Rond-Point qui a eut l'heur de programmer cette pièce

"C’est que tout fout la trouille mes amis ! Faut voir l’état des toilettes publiques !
Partout sur le sol, des hamburgers. Jésus est passé par là, il a multiplié les pains. Le Christ, qu’on appelle ici « el puto diablo », finira par voir sa plaie ultime de crucifié remplie de billets de banque. Plasticien, orchestrateur d’images chocs et de tableaux vivants aux provocations assumées, Rodrigo García interroge le monde et ses modèles, bouscule le cours de l’Histoire et de ses mythes. Toutes mesures dépassées, il fait du Messie et de ses acolytes une proie idéale. Machine de guerre lancée contre un monde d’hyperconsommation bovine, Golgota picnic met en scène une crucifixion tragique et trash. L’artiste démontre avec toutes ses armes que l’iconographie chrétienne est pour lui l’image même de la « terreur et de la barbarie ».
Dans cette épopée drôle, décalée, débordante, Jésus devient la cible, lui qui « multiplia la nourriture pour le peuple au lieu de travailler avec lui ». Le chef d’orchestre italien Marino Formenti vient interpréter la partition intégrale pour piano des Sept Dernières Paroles du Christ sur la croix de Joseph Haydn. Apaisement possible dans une fresque grandiose, scandaleuse et agitée. Après Versus, ou Et balancez mes cendres sur Mickey au Rond-Point, Rodrigo García et sa bande de fous furieux espagnols déchiffrent les évangiles à la machette. Ils font tomber des murs d’angoisses et de culpabilités héritées. Performeurs, danseurs, vociférateurs, anges chutés (sic) du ciel ou provocateurs enragés, ils s’attaquent aux peurs de deux mille ans de christianisme."

La seule chose sur laquelle, j'aimerais revenir est cette affirmation : " L’artiste démontre avec toutes ses armes que l’iconographie chrétienne est pour lui l’image même de la « terreur et de la barbarie ». Il démontre. Donc, nous sommes dans une œuvre qui entend démontrer quelque chose et qui y parvient : "il démontre". Et que démontre-t-il? Que l'iconographie chrétienne est l'image même de la terreur et de la barbarie. Voilà donc la portée métaphysique de la pièce : l'iconographie chrétienne est l'image de la terreur et de la barbarie. Autrement dit l'iconographie chrétienne est perverse, car ce qu'elle prétend montrer, cette iconographie, c'est, ce que l'on appelle en termes théologiques, l'économie du salut : un Dieu fait homme, petit enfant, mourant comme nous et ressuscitant. L'iconographie chrétienne entend montrer cela, cette destinée particulière, individuelle, singulière, d'un homme, qui, pour le christianisme, porta en son expérience humaine, la destinée de beaucoup. Mais Rodrigo Garcia juge que c'est tout le contraire, plutôt que d'être l'image de cette communion  et cette communication entre un seul et tous, l'iconographie chrétienne n'est rien de moins que l'image de "la terreur et de la barbarie". Le thème a le mérite de ne pas être original. Et il évoque même, sauf son outrance, les querelles iconoclastes.

Que l'on me permette de rappeler ici le vif débat qui opposa au VIIIe - IXe siècle opposa les tenants de l'iconoclasme et de l'iconodulie. Pour les premiers, la représentation du Christ et des saints était illégitime, pour les seconds elle était légitime, étant donné que le Verbe, avait pris chair. Si Dieu invisible s'est manifesté visiblement dans le Christ, par une chair semblable à la nôtre, il devenait alors permis de représenter cette manifestation. La crise s'est conclue en faveur des iconodules, ce qui garanti ensuite l'expansion de l'art occidental, qui trouve dans cette crise le moment fondateur de sa possibilité tel que nous le connaissons. Autrement dit, si Rodrigo Garcia, peut aujourd'hui représenter sa pièce sordide, et iconoclaste - et c'est son droit, après tout - dans un théâtre financé, en partie par des fonds public et donc l'argent des catholiques - et c'est leur droit de rouspéter- c'est en raison même de la possibilité de l'iconographie chrétienne. Sa pièce qui est une critique abjecte à l'image chrétienne - et donc un iconoclasme mais sous le mode pervers - lui doit beaucoup plus qu'il ne le pense.

Présenter unilatéralement le christianisme sous le mode de la terreur, de la barbarie, de la peur, des peurs, de la culpabilité, c'est opérer une réduction expresse, laissant de côté, soit par ignorance, soit volontairement, des aspects capitaux qui relativisent fortement une telle lecture basique et toujours la même d'ailleurs : la religion est le début de tous les maux.



On voit d'ailleurs ce que donne un monde duquel le christianisme est absent ou presque ; on aurait pu s'attendre, si on en croit les contempteurs, que le monde serait devenu plus sage, paisible, civilisé, mais, étrangement, ce n'est pas le cas du tout. Sans l'iconographie chrétienne, la croix en tête, et bien on devrait avoir un monde de confiance et d'amour s'ouvrir devant nous. Pourtant, il ne semble pas que ce soit cela précisément qui advient. Les iconoclasmes se sont toujours accompagnés de violence, et la pièce incriminée en est une, en quelque sorte. Un monde sans image, c'est-à-dire sans la possibilité d'une réflexivité, d'une médiation, conduit à la violence. L'image chrétienne qui met au cœur de son réseau  iconographique la mort d'une victime innocente dans le don maîtrisé de sa vie, dévoile la caducité de toutes les violences, de tous les bous émissaires, et l'innocence de toutes les victimes. La croix, aux yeux chrétiens, n'est pas la représentation d'une torture, mais le signe du don et du par-don. Bien sûr, une telle lecture demande la conversion de la foi, mais cela est une autre histoire, mais que cela soit une autre histoire n'invalide pas l'interprétation chrétienne.
Si "Golgota Picnic" démontre quelque chose c'est que la négation de l'aspect anthropologique de l'image - dont Rodrigo Gracia se moque comme de son premier burger- révélé par l'iconographie chrétienne (cette science de l'image que le christianisme a élaboré, depuis plus de 1100 ans,  avec la participation d'artistes de tous bords et de toutes sensibilité, science de l'image qui est aussi une science de l'homme et sur l'homme) entraîne une espèce rare de  barbarie. L'image, et l'image chrétienne en particulier, si on sait la lire, nous apprend quelque chose sur ce que nous sommes en tant qu'homme, et cette image est gardienne d'humanité.

A Rodrigo Garcia et à ses orgies mcdonaldiennes, je préfère de loin la lecture que fait René Girard des récits de la passion, y apportant sans doute moins de visuel provocateur, mais plus d'intelligence et de largeurs de vues. Rodrigo Garcia, c'est facile après tout !

mardi 15 novembre 2011

Nous n'avons pas les mêmes valeurs.

La plainte est universelle, presque, constante, quasi, toujours là, bien installée : le capitalisme est une plaie. Soit, nous sommes d'accord, il suffit d'ouvrir les yeux pour voir où cette conception, non seulement du marché, mais du monde, conduit : la surenchère, et la surenchère violente, comme presque toutes les surenchères. Au cœur du capitalisme, il y a la rivalité, cachée sous le nom de concurrence, et que la liberté des marchés, doit maintenir et si possible accroître, pour l'intérêt des consommateur paraît-il ; comme si le capitalisme c'était un peu les petites sœurs des pauvres. Soyons raisonnables !

Donc, oui, le capitalisme est une perversion. Mais alors pourquoi, continuons-t-on à parler de "capital" santé, de "capital" beauté, de "capital" jeunesse, de "capital" soleil même, et j'en passe? Pourquoi donc, si le capitalisme est mauvais, parler comme si tout était capitalisable même les choses les plus abstraites, et même le soleil, ou le vent lui-même ? Il faut croire que le capitalisme est bien ancré en nous, puisqu'il déborde dans le langage.

Autre signe de l'aspect sonnant et trébuchant du discours et de la langue : la valeur, ou plutôt les valeurs. Dans une époque plus que morose pour des raisons, entre autres, de gros sous, de questions boursières, et de dette, parler à tout bout de champ de "valeurs" pour parler de morale, c'est un peu ironique. On disait, il y a peu, "des valeurs morales",  aujourd'hui, on se contente de "valeurs" : "Ah non, je ne ferai jamais cela, j'ai des valeurs !" La première acception de "valeur" renvoie à l'économie, ce n'est qu'ensuite - bien qu'historiquement ce soit l'inverse- que "valeur" s'applique à une attitude morale. Mais aujourd'hui, dans le capitalisme ambiant et assimilé - nous sommes tous des capitalistes- toute la morale s'est réfugiée dans les valeurs. Le "principe" fait trop rigide, parler de "morale", tout simplement, a des relents de catholicisme ringard, voire donneur de leçons, et "éthique" semble n'appartenir qu'à des comités, quand à "vertu", mon Dieu, celle-là, petite ou grande, plus personne n'en parle, elle n'existe plus. Mais il y a toujours les bonnes vieilles "valeurs". "Avoir de valeurs", peut désormais tout aussi bien dire, et souvent de manière contradictoire, que l'on a un coffre-fort bien rempli, que des principes moraux. Le célèbre "nous n'avons pas les mêmes valeurs" joue d'ailleurs sur l'ambivalence, et, en l'espèce, il s'agirait plus de principes de vie bourgeoisement ordonnée de que "principes moraux", des rillettes n'étant pas directement signe d'une éthique.



Il y a quelque chose de symptomatique à entendre ce "valeur" ( mes valeurs, tes valeurs, leurs valeurs, etc.) à tout bout de champ à la télévision et dans la rue. Il est devenu, en effet, le signe d'une morale d'inspiration capitaliste où la liberté et l'autonomie radicale du choix moral sont postulées, sans aucune référence à rien de transcendant, si ce n'est le "moi" (mes valeurs). Aussi de cette illusion fondamentale, découle une rivalité, semblable à la concurrence du marché, puisque chaque "moi" fonde, ou croit fonder de manière strictement autonome "sa" morale. L'on se tient alors dans une espèce de posture du respect des "valeurs" de l'autre, qui n'est en fait qu'une indifférence polie, puisque comme bien souvent "tes" valeurs, ne sont pas "mes" valeurs, l'indifférence instaure une distance qui évite l'affrontement. Dans le "vivre-ensemble", comme on dit si joliment, les "valeurs" concurrentes participent d'une espèce de marché moral qui à tout des caractères du capitalisme que l'on abhorre.

lundi 14 novembre 2011

Carnet de voyage : Italie, Prague

 On trouvera ci-après deux textes publiés ailleurs. L'un concerne l'Italie et l'autre Prague.

"De l'Italie, il semble que tout déjà ait été écrit et que rien de nouveau ne puisse se dire. C'est si vrai que toute oeuvre touchant à ce pays, et Rome ou Florence, et Venise ou Naples, et la Toscane ou la Sicile, et tout le reste : les fleuves, la cuisine, les paysages, les villes et les villages, les gens eux-mêmes, que tout livre ouvert relatif à cette autre péninsule, nous fatiguent, nous lassent déjà, sans même avoir eu le temps d'en parcourir une ligne.
Ce n'est pas tant que tout soit faux, mais plutôt que toute cette littérature "italophile" soit la collection de lieux communs, de vérités déjà, hélas, quelque peu éventées. Aussi nous n'avons plus envie que l'on nous chante le refrain de la beauté de l'Italie, toujours sur le même ton et le même mode, cela a déjà été suffisamment chanté.



L'on aimerait plutôt voir l'Italie revenir à un lourd sommeil duquel il n'aurait pas fallu la tirer, voir Venise redevenir un pays inconnu, avoir oublié les frémissements glauques de l'eau, oublier Rome également et son faste, qui n'a nul besoin d'être pluriel, le singulier en disant déjà trop, oublier Naples et son chaos. On aimerait, si fortement, que Florence fut lointaine, et la Toscane une terre agreste uniquement, et que l'Ombrie fut enveloppée de ténèbres. Nous voudrions voir s'endormir, une belle fois, le pays italique dans cette torpeur originelle, faite de moiteur ou d'aridité, mais de lumière blanche partout, partout sous un ciel d'argent. Nous voudrions être encore aux temps frustes et renfrognés des visages italiens, de la superbe et de cette espèce de violence  fière.

Hélas, l’Italie est devenue un bibelot, un joli miroir dans lequel une certaine Europe se regarde contente d'elle-même, une Italie qu'elle a "fait" comme elle fait tout le reste, de vacances en RTT, d'années en années. Le monde est ainsi transformé en une terra communis qui ne révèle plus rien.

Alors le livre, qui voulait me parler, une nouvelle fois de cette Italie-là, m'est tombé des mains et; après un soupir de lassitude, je m'en suis retourné, fermant la porte de la librairie, mélancolique. Il pleuvait et Paris était froid." mars 2011


" Il est des lieux au monde où, semble-t-il, quelque chose vous attendait. Depuis adolescent, j'ai toujours eu pour Prague un attrait difficilement explicable. Serait-ce à cause de Kafka, cet autre Pessoa de l'est? Mais à l'époque je connaissais mal le premier, et j'ignorais encore le second. Était-ce donc le baroque, que je commençais à aimer? Était-ce plutôt la sonorité qui pour mes lobes cérébraux, et plus encore pour mon inconscient, portugais, résonnait en "praga", autrement dit en "plaie" ou mieux en "fléau" au sens où l'on parle, par exemple, des dix plaies d’Égypte.
En tout cas, le mystère faisait sont œuvre dans le cœur de l'adolescent romantique que j'étais. Je voyais Prague voilée de brumes et de pénombre. Elle l'est, paraît-il, parfois, mais je ne l'ai jamais vue ainsi, au contraire, je ne l'ai découverte qu’inondée de soleil.




 On a vanté Prague, et oui elle est une ville magnétique, ésotérique même. La seule chose qui à Prague gâche Prague c'est la horde de touristes qui parcourent, en un flux constant, le labyrinthe de la vieille ville, le pont Charles, les hauteurs du château. Impossible de faire un pas sans être mêlé à la foule curieuse et pixelisée. Les architectures bohèmes, déjà enclines à la pâtisserie, deviennent alors, parfois, insupportables. Il semblerait que tout ne soit que carton-pâte tout exprès monté là pour le plaisir des voyageurs low-cost que nous sommes tous en train de devenir. Il peut y avoir alors surdose d'anges, d'or et de saints, de vert pistache, de bleu lavande, de rose framboisé et de ces jaunes dragée.
Que faire alors? Se lever aux aurores, partir par les rues sans guide et sans plan, attendre qu'une église ouvre pour une messe matinale, en franchir la porte et surprendre le vol silencieux des anges pragois, qui soudain, redeviennent ce qu'ils sont : les hérauts d'une religion jubilatoire.

Et là, arrive ce quelque chose qui vous attendait. Pas le fléau entrevu par cet autre langage qu'est l’inconscient, ni la plaie ou alors celle que fait le doux amour lorsqu'il vous effleure aux murmures d'une messe basse dite par un frère de saint Dominique. Et cette plaie-là, on voudrait qu'elle ne guérisse jamais." mai 2011

dimanche 13 novembre 2011

La violence et l'occident.

Voici une libre réaction à cet article (http://www.montraykreyol.org/spip.php?article4547) dont le lien à été posté par un de mes contacts facebookien.

Tout racisme, et toute ségrégation en raison de la race, est odieux, cela est entendu et on ne peut qu'y souscrire. Cependant, il est passablement mensonger de toujours et encore présenter l'homme occidental et européen, et la culture qu'il a élaborée, et qui l'a élaboré, comme le grand méchant, la figure parfaite de la violence, de toutes les violences dans le monde.

Sans discuter le sujet précis de l'article, il faut tout de même largement nuancer les allégations de l'auteur. N'importe quelle société humaine engendre de la violence, et n'importe quel être humain est posséder, parfois, par des accès de violence. Croire que c'est largement le seul fait de l'occident est une illusion de l'esprit.
Bien avant que Cortès ne pause le pied en Amérique du Sud, les Aztèques étendent leur empire aux prix de multiples violences sur les tribus voisines. Les conquistadors venus, ils seront aidés par les ennemis des Aztèques.
Les violences contre les juifs n'ont pas toujours été le seul fait des occidentaux, c'est une parfaite bêtise de dire cela : ainsi les Perses qui les exilèrent, ainsi aussi de Mahomet qui à de multiples reprises, pour l'une ou l'autre raison s'en prend directement aux juifs de Médine, allant jusqu'à faire décapiter 600 à 700 hommes tandis que les enfants et les femmes sont partagés, comme un butin. Le tout, bien sûr, soutenu par la "révélation" coranique. Et puisque nous en sommes aux musulmans que dire de l'esclavage qu'ils ont pratiqués bien avant que nous nous remettions, en occident, au même trafic ignoble d'être humain?
En Afrique noire, croit-on qu'il fallu attendre la colonisation occidentale, pour voir naître la violence sur ces terres-là? Des tribus se levaient contre d'autres tribus, et au passage, il en est toujours ainsi : Rwanda, Côte d'Ivoire, ne sont que des exemples.
Passons à l'Asie, où l'Inde, par exemple, fait preuve d'une violence parfaitement admise par tous, celle des castes. La Chine a pu étendre son empire par les voies de la violence et par la soumission forcée d'autres êtres humains.



On le voit donc, la violence n'est pas le fait de l'homme occidental seul, ni le racisme. Cela serait, si l'on peut dire, trop beau. Mais je ne sais pourquoi dans certains esprits, il faut que survive à tout prix, même à celui du mensonge, le mythe imbécile du bon sauvage, et son pendant de l'occidentalophobie.

Nous aimons battre notre coulpe, nous aimons nous considérer comme les grands diables de l'histoire, ce qui n'est, qu'après tout, qu'un orgueil inverti. Nous ne sommes pas pires que d'autres, nous avons été plus expansifs que d'autres et notre violence a été à proportion.

Réne Girard a très bien montré tout cela, mais qui lit René Girard? On préfère en rester à la doxa simpliste : occidental = méchant, le reste du monde = gentil.

mardi 8 novembre 2011

Des clefs cachées du génie européen.

Elles sont trois, peut-être quatre, mais je n'en suis pas sûr, je n'arrive pas à me décider, et pourtant j'ai bien tout soupesé. Mais bon, oui, elles sont d'abord trois, ça j'en suis certain. Trois villes européennes capitales pour la compréhension d'une histoire qui ne se voit pas. Je ne parle pas ici de la grande histoire avec son grand "H" et son grand "G", pas plus que de la petite histoire d'ailleurs, je parle de celle qui se joue à l'ombre, dans le secret, en sourdine, à l'obscure, souvent aux marges, mais qui imprime sa marque plus sûrement que celle qui s'étale au plein soleil. Celle-ci donne un corps, celle-là fonde une âme. L'une donne un cadre, l'autre  un esprit. Trois donc : Rome, Lisbonne et Prague. Quatre, peut-être : Venise. Les autres, toutes les autres, n'y peuvent rien, restent au soleil de l'évidence.

Rome d'abord. Pluri-capitale. Un empire absorbé par une doctrine orientale. Une puissance digérée par l'éloge de la faiblesse. Un système centrifuge assimilé par un système centripète. La Rome impériale rendue à la Rome chrétienne. En ce sens, Rome possède la clef d'une alliance paradoxale, où la force des forts est vaincue par celle des faibles. Rome donc est le cœur pulsant de notre civilisation, et elle renferme une des clefs de la compréhension de ce que nous sommes comme occidentaux.



Et si les légions de l'empire ne sont point allées partout, celles du Christ sont allées plus loin mais toujours en référence à Rome. Et lorsque la réforme protestante arrachera l'Europe du Nord au catholicisme, ce sera encore en référence à Rome, au moins pour s'y opposer. Rome donc est une matrice d'idées et de génies.

Lisbonne. Capitale d'un pays qui en réalité ne l'est que par volonté humaine. Un pays qui a toujours cru à son existence providentielle, c'est-à-dire simultanément à sa faiblesse et à sa force. Sa faiblesse, puisqu'il a besoin d'une Providence pour établir sa légitimité à être; sa force puisque s'il est, il est par élection providentielle. Un destin donc s'offre, ou plutôt s'impose à lui : l'autre. L'autre qui est d'abord proche, ensuite  lointain, avant que ce ne soit le Tout Autre.



Lisbonne héritière européenne de la sagesse juive, porte en elle, une autre des clefs de ce que nous sommes. Dans son génie très particulier, le Portugal allie la découverte de l'autre et le culte du soi. Il offre une mystique de la découverte qui façonne l'âme européenne, par la création de nouveaux mythes. Enfin, Lisbonne fut matrice d'autres civilisations et point de départ de l'expansion d'un imaginaire fortement influencé par le crypto-judaïsme.

Prague. Capitale d'empire, elle aussi. Point de rencontre entre l'ouest et l'est. Ni au levant exactement, ni au couchant, ni latine, ni allemande, ni romaine, ni protestante. Rendez-vous de l'alchimie et d'une certaine Kabbale, Prague est pour cette partie de l'Europe ce que Lisbonne est pour l'autre.



Mais ce que Lisbonne a acquis sur les mers, Prague l'a obtenu dans le silence de l'âme. Si pour Lisbonne la mer est une figure psychique, pour Prague c'est l'âme qui est figure du voyage.

Et Venise? Je ne sais. Certes Venise est à cheval entre deux mondes : occident et orient; elle possède un génie propre assez comparable à celui de Lisbonne. Cependant, elle reçu de Lisbonne, sans le vouloir, une partie des clefs. Alors que faire, la compter ou non?

 Et Londres, et Paris? Et bien, deux villes importantes certes mais qui, comme je le disais, sont importantes à un autre niveau. Elles sont de l'ordre du connu, de l'éveil, du conscient. Rome, Lisbonne, Prague, et peut-être Venise, sont de l'ordre, du méconnu, du sommeil, de l'inconscient; pour tout dire du voilement. Or une civilisation est toujours composée de choses évidentes et dévoilées, et d'autres voilées et sibyllines. Et ces dernières, dans l'ordre de l'esprit, sont capitales.

vendredi 4 novembre 2011

Du blasphème en une société irréligieuse

Théâtre de la Ville : un groupuscule de catholiques lefebvristes - mouvance aux marges du catholicisme, qui recueille un peu tout et n'importe quoi - font  un "sitting" priant et vilipendant : de l'huile de vidange, des œufs pourris croisent les chapelets pour ses insurgés d'un type non-recensé.  Il faut dire que la cause de leur énervement n'est pas chose qui puisse être prise en compte, elle est tout simplement hors-champ, tandis qu'eux croient encore que la France est en régime de chrétienté. D'un côté donc, on tient encore à une chimère, incapable de faire un deuil salutaire, de l'autre, on considère l'objet de la colère comme un non-lieu.

Siège de Charlie-Hebdo : Saccage et dévastation. L'objet de la colère ? Sans doute la une du journal jugée islamophobe. Une "une" moquant la Charia, autrement dit les sources du droit musulman : le clair chemin pour aller dans la voie de Dieu.

Les deux cas peuvent rencontrer des similitudes. Les uns et les autres, les deux groupes de mécontents, invoquent le blasphème. Pour les autres, pour ceux qui sont à l'origine de la colère, la notion même de blasphème n'opère pas.
Chez les mécontents, quoi qu'avec une intensité différente, la violence se fait jour. Au théâtre, par l'interruption de la pièce incriminée, le jet d'huile de vidange et d'œufs et pour Charlie-Hebdo, comme il est de coutume avec islam, les méthodes sont plus radicales. Cependant  l'objet qui suscite la colère  - et la portée symbolique de chacun d'eux - est différent. D'un côté, un visage sali, un visage tenu pour saint, sali, au moins symboliquement, et de l'autre les sources du droit données par Dieu ou supposées telles.


La différence est de taille. Le visage humain du Christ est tenu pour l'ultime signification du divin pour les catholiques. Pour les musulmans, c'est le droit qui, en l'espèce,  est tenu pour divin. On pressent là que cette différence de perceptions fonde une différence culturelle considérable. Et la violence qui découle de la colère de l'un et l'autre groupe est en conformité avec la dérision ou l'importance de l'objet du scandale. Un visage c'est quoi ? Peu et tout. Peu, ce n'est qu'un détail, et tout :c'est le détail qui fait la différence. Au supposé blasphème, on répond en définitive avec des moyens dérisoires. Le droit qu'est-il? Des règles, des règlements, un cadre, une ordonnance et qu'il soit donné par Dieu, ne change rien à l'affaire :  il s'agit de quelque chose de bien relatif (et en ce sens il ne peut être donné par Dieu, ou alors qu'à titre pédagogique, comme la Loi le fut pour les juifs), relatif mais s'il est donné par Dieu il devient absolu. Au supposé blasphème, contre ce qui est considéré comme ordonnance absolue, on répond - si cela est prouvé- par  le saccage d'un immeuble au mépris de la vie de ses habitants.

 Le visage n'est rien. Et il s'agit d'un visage humain, miroir de la transcendance pour certains, quoi alors? Un relatif, hyper-relatif qui dit l'Absolu, sans jamais se départir de son relatif : le Christ n'est qu'un parmi beaucoup. Un détail mais un détail différAnt. Le Droit est tout, le cadre est tout, les prescriptions sont tout, comme est tout le chemin pour le voyageur, il s'agit d'un absolu absolu, surtout quand il est réputé être donné par Dieu. Un visage d'un côté, des règles de l'autre, le relatif absolu d'un coté, l'absolu qui ne peut être relativisé de l'autre. Des œufs pourris là, le feu et le saccage ici.

De blasphème, il ne saurait en avoir que dans une société religieuse. Or, la nôtre ne l'est plus, conséquemment il ne peut être question de blasphème, en tout cas pas pour les auteurs des œuvres en cause. Il peut y avoir irrespect, haine, tout ce que l'on veut mais blasphème aucunement. Nous ne sommes plus en régime de chrétienté et pas encore en régime islamique. Donc, dans la cité, la liberté de parole est de mise, au risque de déranger. Si ce droit existe, un autre lui fait face, celui de répondre, pacifiquement, à ce que l'on juge être une insulte aux convictions morales ou spirituelles. Il faut définir ce que l'on entend par "pacifique" dans une société où l'image tient une place considérable, et où on a l'impression que c'est celui qui crie le plus fort qui a raison. Toujours est-il que le pacifisme en matière d'opinions religieuses commence toujours par entendre la critique qui est faite à ces opinions. Il n'est pas sûr que la pièce en question soit une insulte au Christ, comme il n'est pas sûr qu'elle ne puisse pas ne pas être interprétée comme une insulte. Le problème avec des œuvres comme celle-ci, c'est leur pluralité d'interprétations, cela en fait leur richesse et leur faiblesse. Le cas de Charlie-Hebdo est différent, nous sommes là, de fait, dans la provocation pure et simple, comme il en sera bientôt question avec Golgotha pi-nic. La liberté de la presse, même parodique, la liberté de l'art, la liberté de croire, et de ne pas croire, la liberté de critiquer ce que l'on veut, la liberté de répondre à la critique, la liberté oui, mais que ne justifie aucune violence. Et s'il fallait choisir, c'est encore la position du Christ en son procès qui est la meilleure : "Si j'ai mal parlé, montre-moi en quoi j'ai mal parlé, mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappe-tu?"



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mercredi 2 novembre 2011

Pipi-Jésus ou les fluides de l'art-contemporain.

La semaine sainte commence, et à Avignon, en la Fondation Lambert, dédiée à l'art-contemporain, on croit aux miracles... Une oeuvre fait scandale, une oeuvre pourtant déjà connue, Piss Christ d'Andres Serrano : un crucifix comme il en existe tant est plongé dans un récipient contenant de l'urine. La métaphysique est abyssale et la portée du "geste" est proprement transcendante... de quoi retourner un cerveau, je vous jure.
Y a-t-il blasphème? Pour le performeur, s'il n'a pas la foi, il ne saurait y avoir blasphème; pour lui le crucifix est un objet lambda ayant, à la limite, mais pour d'autres, une valeur religieuse. Le blasphème ne peut se définir qu'en rapport à la foi. Y a-t-il manque de respect pour les valeurs d'autrui? Certes, oui. L'art peut-il tout faire, tout dire, autrement dit est-il exempté  de morale? Certains le pensent. La question est délicate. Personnellement, je ne pense pas que l'art est une espèce de zone franche où tout peut être fait, dit, exprimé. D'ailleurs le droit va dans ce sens, puisqu'il affirme l'indisponibilité du corps humain même pour l'art. L'art donc est soumis à des restrictions morales. Qu'en est-il du rapport de l'art à la religion, ou au sacré, ce qui n'est pas la même chose. A l'artiste on ne peut demander, ni la défense des idées religieuses qui ne sont pas les siennes, ni la neutralité pour des idées qu'il ne partage pas. On ne peut pas plus lui demander le respect du sacré, chose qui, peut-être pour lui ne veut rien dire. Mais on peut sans doute lui demander un minimum de respect pour ceux qui croient.



Si heurter ou provoquer est le seul but d'une oeuvre, si bousculer les idées religieuses de certains est le seul but d'une performance, alors l'oeuvre elle-même ainsi née ne mérite pas plus de respect que celui qui fait défaut à  l'artiste. Une oeuvre ne se définit pas seuleument par sa capacité à provoquer. Il semble pourtant que ce fait constitue le fin fond de certaines attitudes en art-contemporain.
Le Piss Christ est sans doute de celles-là. Personnellement, je n'attache aucun importante à cette oeuvre-là, qui n'a de "valeur" qu'en fonction de sa provocation. Je n'y vois pas non plus un blasphème. Mais un signe de bêtise et j'exprime une fin de non recevoir ce geste qui ne me dit rien, ni sur le sacré, ni sur l'homme, ni sur l'art. Plonger un objet dans de l'urine, après tout, est d'un niveau enfantin, et quand bien même cet objet serait un crucifix ou une madonne de Lourdes, cela ne change rien : on pratique l'ondinisme imaginaire, une image de type sacrale immergée dedans le produit de nos reins - après tout Dieu sonde les reins et les coeurs - pour produire une nouvelle image, qui en soi n'est pas dénuée de beauté (le canada dry aurait fait le même effet). Mais voilà s'il n'y avait le symbole, ce fameux symbole plus réel parfois que le réel lui-même. La nouvelle image est fétichiste, insultante, et idolâtre. Et c'est en raison de cela, que des chrétiens sont heurtés par l'image produite, fruit de l'artifice. Cela dit, fallait-il la détruire? Certes non. La détruite c'est lui donner une importante qu'elle n'a pas. Et puis, je rappelle aux bonnes âmes catholiques, que le Christ, s'il n'est pas descendu, dans nos excréments, est descendu dans ce qu'il y a chez nous de plus abject, dans les enfers de nos vies, du monde, et de l'art.

De la plus belle ville du monde.

Ceci est un billet d'humeur.

A quoi donc juge-t-on de la beauté d'une ville? Son site naturel, son architecture, son urbanisme, le génie de ses gens... voilà sans doute quelques critères qui participent de la beauté d'une ville. Et puis, aussi, quelque chose de plus subjectif, comme une sympathie entre l'esprit des lieux et ce que nous portons en nous.
Alors donc, la beauté d'une ville, n'est pas uniquement due à des critères objectifs. Ceux-ci participent plutôt à l'esprit du lieu, le forment, le cadrent, le donnent à voir.

On le dit, on le redit, et dit encore, jusqu'à l’écœurement, Paris serait la plus belle ville du monde. Les Parisiens surtout le disent, et quelques autres qui font chorus. On le dit, on s'en persuade, on en est sûr, Paris est la plus belle ville du monde.Le doit-il à son site naturel? Les rives du Seine canalisée, où le fleuve, serti dans un corset de bâtisses, comme le buste d'une coquette des temps jadis, ne respire plus, étouffe presque? Le doit-il à son architecture essentiellement XIXe, sa monumentalité excessive? Peut-être le doit-il à son urbanisme perspectiviste, ou, au contraire, à sa sur-construction? A cette avenue "la plus belle du monde" - ça vire à la manie- qui n'est devenue qu'une plateforme de la monstrance et de l'étalage parfois vulgaire ? A moins que ce titre ne soit dû, tout simplement, à la délicatesse de mœurs de ses gens?

Le site naturel de Paris avait de quoi séduire certes : un fleuve large, des îles, des marais, des collines... La lecture en est aujourd’hui à peine visible, et du site, il ne reste plus que la longue veine aqueuse sur laquelle se presse, tel le cholestérol, bâtisses et encombrements routiers.

L'architecture parisienne est monotone. Certes il y a des monuments - je connais peu de villes aussi monumentales - placés ici et là, pour, précisément, faire monument - tout le génie du XIXe- L'église de la Madeleine par exemple - que l'on ne peut trouver belle- placée au centre même de la place du même nom, faisant de cette place une monstruosité urbanistique. Pareillement de l'Opéra, qui, toutefois, repoussé plus au fond de la place, respecte un peu plus la manière traditionnelle de concevoir une place, mais qui trouve devant lui un espace démesurément grand où s'étale la plus belle pagaille urbaine que je connaisse. A moins qu'elle ne se trouve à la Concorde - qui n'est belle que de nuit - qui au plein soleil, n'a rien de vraiment beau, elle n'est après tout, qu'un foirail aménagé avec quelques bibelots. Et comment pourrait-être belle une ville avec si peu d'enduits? (argument moyen, je sais, mais argument tout de même)

L'urbanisme de Paris, on le sait, doit beaucoup à un certain baron. L'obsession, toute française, paraît-il, de la régularité, de la mesure, du bel ordonnancement, de la perspective surtout, a sacrifié des pans entiers de la vieille ville. Le XIXe a dessiné le Paris actuel. En soi, ce n'est pas un mal loin de là. Mais cette manie de la perspective se lisant partout, fait de Paris une ville qui se montre. Il faut croire que c'est tout là son génie : se faire voir, s'afficher !

Ses gens l'on bien compris d'ailleurs, puisque nous sommes ici dans le royaume de la pose, l'empire de la posture. Voir et être vu, voilà l'esprit parisien. Les terrasses ne semblent être faites que pour cela; car quoi, installer des chaises et des tables sur à peine deux mètres carré de trottoir, et y séjourner qu'il pleuve ou qu'il gèle, ne viendrait à l'idée de personne, à moins d'avoir un mobile supérieur qui fait que l'on soit tout disposé à souffrir l’exiguïté, la promiscuité, et les affres météorologiques. Le mobile existe : se faire voir.

Peu de villes présentent une masse humaine aussi gluante que Paris. Si Londres connaît aussi les masses, un je ne sais quoi de la civilité britannique, fait que les individus sont toujours à quelque distance les uns des autres, dans le respect, élémentaire, d'un espace vital. Ici, rien de cela : on se colle à vous, s'installe presque sur vos genoux, on vous impose son corps, sa voix, ses conversations, sa musique, comme s'il fallait absolument fusionner. Cela est aussi vrai sous terre qu'à la surface. Toujours il faut faire corps, avancer ensemble, collés-serrés, dans une espèce d'excitation vaine, d'urgence du pas et du geste, de volume du corps groupal et de la voix. Une "hybris" toute parisienne... une ivresse non pas de la vitesse, mais de l'affairement. Paris est un agenda qui déborde. Aussi, beaucoup de Parisiens sont peu aimables n'ayant pas le temps de l'être, trop pressés, trop "over-bookés", trop "full-up".



Paris la plus belle ville du monde? C'est une boutade? Mais pourquoi alors répéter, à longueur d'années, cette assertion qui vaut pour vérité révélée ? Pourquoi donc Paris fascine-t-il? Puisque, au final, c'est bien de cela qu'il s'agit, de fascination.

Sans Paris, la France, serait sans doute un autre pays; et l'Europe sans cette France-ci un autre continent. Le monde serait sans doute autre chose sans cette Europe secrètement dirigée vers Paris. Dans cette configuration, on fait fi d'Athènes qui pourtant joua un rôle, et non des moindres, dans l'élaboration de notre culture. On passe sous silence Rome, l'impériale, source du droit, et la catholique qui imposa ses concepts théologiques passés depuis dans notre bagage culturel commun. On tait le rôle de Madrid capitale d'un empire sur lequel les rayons du soleil ne connaissaient pas de répit. Je ne parle pas de Lisbonne tête de proue d'un pays qui apporta "de nouveaux monde au monde". Et Londres, encore, tête d'un empire multiracial, berceau du pragmatisme et de l'empirisme moderne.  Aux yeux de tout cela, Paris semble tout d'un coup, bien pauvre. Et pourtant, force est de constater que Paris, oui, joue un rôle capital dans la formation culturelle européenne.

La seule chose qui soit arrivée d'original à la France et en France, ce fut le règne exceptionnel de Louis XIV. Quand je dis "original" je ne veux pas dire que ce qui précède ne le fût pas, mais ce qui précède peut trouver facilement des équivalents ailleurs. Il n'en va pas de même avec le règne de Louis XIV. Rien en Europe et au monde ne peut lui être comparé. Profondément baroque, Louis XIV a su faire advenir quelque chose d'inouï, allant jusqu'à formaliser cette monstruosité politique "la monarchie absolue de droit divin". Il a vraiment été un soleil tant par la longévité que par l'impact lumineux de son règne. Paris est Paris, parce que la France est la France en raison de Louis XIV. En effet, depuis ce roi-là, tous les pouvoirs, impériaux, royaux, ou républicains, imitent Louis XIV. Le Roi-Soleil est le modèle caché et l'objet du désir français. Pas Louis XIV en lui-même dont on a que faire, mais ce qu'il symbolise.  Paris est Paris en raison de cette imitation : l'histoire, la succession des pouvoirs, politiques, culturels, artistiques, ont perpétué le désir, ils ont tous pointé un index vers la capitale française, elle devenait ainsi la "ville lumière". L'index pointé désignait Paris comme ville désirable, ville désirée donc, et le désir appelant le désir, ainsi se perpétue la fascination, le mythe d'un Paris capitale exclusive  de la culture et plus belle ville du monde.

La France moderne voit le jour avec ce règne de Louis XIV, enraciné à Versailles - en dehors de Paris me dira-t-on (cela ne change rien, Versailles n'étant qu'une "excroissance" de Paris, puisque "Paris" était surtout un notion, la cour était à Versailles, donc la capitale aussi, donc Paris).
Dégagée de ce mimétisme snob et menteur, comme presque tous les mimétismes, Paris redevient une ville parmi d'autres : belle sans aucun doute - et Paris est beau oui : ses hôtels particuliers, dont beau nombre datent de l'ancien régime, certaines perspectives plus authentiques que celles forcées de l'haussmanisme - possédant un charme qui lui est propre, comme d'autres villes, Paris redevient la capitale d'une France essentiellement provinciale et terrienne. Et à ce titre je rejoins Stendhal lorsqu'il déclare que "Bordeaux est sans contexte la plus belle ville de France".

lundi 31 octobre 2011

De la frontière comme nécessaire .

Toutes les frontières physiques ont quelque chose d'arbitraire. Que peut justifier qu'ici surgisse un terme et non pas là, qu'ici se posent des limites et non pas là ? La nature elle-même ne rend pas légitime le fait qu'une ligne frontière se dessine ici plutôt que là, puisque, à bien y regarder, les fleuves, les montagnes, les vallées, ne constituent pas toujours une frontière.

Les frontières physiques et politiques ont toujours quelque chose de relatif. Et pourtant, c'est dans les limites même de ce "relatif" que se dessine une forme d'absolu, au sens littéral. En effet, dans le dessin, relatif, de la frontière, dans le cadre, arbitraire, quelle dessine, par les aléas de l'histoire - violente souvent- des hommes, elle permet le surgissement d'une identité. Celle-ci possèdera les caractères absolus et relatifs qui sont ceux de la frontière. Dans le contexte des termes frontaliers se dessinent l'âme propre d'une collectivité humaine, et le génie de celle-ci n'est pas le génie de celle-là. La frontière, arbitraire et relative, est donc nécessaire - et des frontières il y en aura toujours- afin de permettre, dans un jeu de distance-proximité, l'apparition d'une identité commune propre et unique, et ce sens elle est absolue.




Le Portugal, dont les frontières actuelles sont les plus anciennes d'Europe, ne peut justifier physiquement son émergence sur la carte péninsulaire. Son existence politique est le fait d'aléas historiques et, sans doute, d'une volonté humaine. Le dessin de son contour géopolitique est arbitraire, mais dans les termes ainsi apparus, une frontière morale, nécessaire, absolue, a doublé la frontière politique. Si aucun fleuve, vraiment, aucune chaîne de montagnes, ne sont venus s'imposer comme lisères, les démarcations mises en place par les batailles, les paix signées, les traités, l'observation de la nature, il le fallait bien, se sont doublées d'une frontière spirituelle qui présente un caractère bien plus absolu et nécessaire que celle inscrite dans la matière. Et c'est précisément cette frontière, qui n'est pas appelée ici  "culturelle" qui justifie aujourd'hui la présence de la frontière physique, qui lui donne sa légitimité, en retour, de ce qu'elle permit d'accomplir.
Cette frontière morale ou spirituelle n'est pas culturelle. Dire d'elle qu'elle est culturelle serait encore la marquer de la relativité. La culture est une somme relative d'éléments mouvants, et plus que jamais mouvants. La frontière morale est un cadre absolu dans lequel,( et hors du quel aussi, ce cadre n'en étant pas un à proprement parler, mais plus un "milieu"), advient ici et maintenant, perpétuellement une identité commune. Cette identité advient dans le rapport de chacun à tous et de tous à la notion de limite, permis précisément par le marquage physique des frontières. La frontière spirituelle est à la fois le berceau et l'héritage de la collectivité, de cette collectivité-ci dans ce quelle a d'unique.

C'est ainsi que le Portugal se distingue de l'Espagne, et de la Castille surtout. Plus qu'un autre, peut-être, le Portugal a été jaloux de cette identité spirituelle, plus qu'un autre, il a tenu à son autonomie. Ses frontières arrières, celles avec l'Espagne s'entend, il les a défendues et consolidées, afin de pouvoir étendre au-delà de la mer ses frontières avants, qui en réalité n'en étaient pas. Si le reste de la Péninsule était bien un terme, une marque, l'océan et ses inconnues n'en furent jamais. Au regard de l'histoire européenne, il est étonnant d'ailleurs, qu'un territoire aussi petit, presque insignifiant, se soit très tôt constitué tête d'empire, et ce bien avant de posséder un empire effectif. Le Portugal historique ne pouvait pas ne pas se dilater, non pas physiquement, mais moralement, spirituellement. L'empire advenu n'est que la médiocre réalisation d'une mythologie d'une richesse exceptionnelle et sans doute unique en Europe. Cette mythogenèse est la source, la condition, et le mobile de l'expansion impériale portugaise; l'expansion, quant à elle, est l'impératif d'un génie propre "borné" par des frontières physiques relatives.

Il en va de nous aussi bien. Notre corps dans ses relatives limites marque une frontière, et ce malgré les amours, les embrassements, et les copulations : nous ne serons toujours que deux corps se rencontrant, mais la frontière physique signalera ici un absolu. Plus assurément que dans le cas d'une nation, notre corps, l'expérience du corps, nous révèlera l'absolu de la frontière morale. Et si nous voulons dépasser le cadre borné de toute frontière nous n'avons d'autre choix, heureusement, que d'instaurer un cadre spirituel qui permettre l'avènement d'une âme dilatée. Et à cette expansion, je ne vois pas de limite.

mercredi 26 octobre 2011

Eponyme, éponyme que de crimes on connaît en ton nom.



Il va sans dire que ce sont des crimes linguistiques, quotidiens, nombreux, le long des colonnes des journaux, dans les articles des revues, dans les plaquettes de communication des institutions artistiques et culturelles (programmation de Bozar, par exemple), dans des guides, et comble de l'horreur, dans des livres qui se donnent en exemple de rectitude de la langue française (p.ex. in "99 expressions à mettre à la poubelle").

Je vais encore faire mon grincheux; et l'on s'étonnera que je me passionne pour si peu, que le peu d'énergie dont je dispose, je le sacrifie sur l'autel de tant de vanité. Mais quoi ?! Lorsqu'on a une patrie on la défend, et ma patrie de fait, la seule terre qui vraiment soit mienne, est celle de ma langue, et ma langue c'est le français. Alors permettez que je fasse ici  le Don Quichotte.

Les journalistes, surtout, d'autres professionnels du verbe, et à leur suite, par mimétisme, tous ceux qui veulent parler bien, ont la fâcheuse manie d'user de "éponyme" de bien mauvaise façon.

On peut en user méchamment de deux manières. Premièrement, par un usage tout à fait fautif, qui consiste à le prendre en lieu en place de "homonyme", et deuxièmement, par un usage, si pas fautif, du moins sujet à caution, et directement influencé par l'usage anglais de l'adjectif correspondant.

Dans le premier cas nous avons par exemple ceci, je cite : "Par la sortie éponyme, nous rejoignons la rue de la Madeleine, et l'église..." "Éponyme" signifie "qui donne son nom à". Dans l'exemple, la sortie en question ne saurait aucunement donner son nom à la rue, puisqu'elle a été aménagée bien après la rue et que celle-ci possède son nom depuis un temps tout à fait lointain. C'est bien, plutôt, la rue qui est  ici "éponyme", voire, dans le cas qui nous occupe, l'église dédiée à sainte Marie Madeleine qui donne son nom à la rue, et indirectement à la fameuse sortie (il s'agit de la sortie de la gare centrale à Bruxelles).
Bref, l'auteur(e) aurait dû écrire "Par la sortie HOMONYME, nous rejoignons etc..."

Dans le second cas, les choses sont plus subtiles. Le même guide disait ceci "La création du parc Léopold s'inscrit dans celle du quartier éponyme..." Nous n'allons pas entrer ici dans la discussion passionnante de savoir qui du parc ou du quartier a donné son nom à l'autre, car en toute rigueur de termes, celui qui est vraiment éponyme ici c'est le roi Léopold lui-même qui donna son nom au quartier et au parc qui le borde. Mais à lire la petite phrase, on a tout lieu de croire que l'auteur(e) avait en tête "du même nom". La mise sur le même pied du parc et du quartier, sans référence direct à la personne qui leur donne son nom, est une déviation angliciste de l'usage de "éponyme" , qui n'est pas fausse dans tous les cas, mais qui est dans chaque cas outrée. En l'occurrence ici, il aurait tout simplement fallu écrire "La création du parc Léopold s'inscrit dans celle du quartier du même nom".

Voici un autre exemple
"Depuis quelques mois, le quartier de la place Edouard VII est en émoi et, pour une fois, cela n'a rien à voir avec la programmation du théâtre éponyme." (A Nous, n° 374)
On y trouve ici tout mélangé : déviation et contre-emploi. La déviation d'abord puisqu'on y compare le nom de deux choses, la place et le théâtre, sans aucune référence directe à la personne. Le contre-emploi ensuite, pour ne pas dire contre-sens, car si on analyse le sens de la phrase, on comprend que c'est le théâtre qui a donné son nom à la place. C'est peut-être vrai, ce dont je doute, mais ce qui est sûr, c'est que c'est bien le roi Edouard VII d'Angleterre qui a donné son nom à la place et au théâtre. C'est donc finalement lui, le roi, qui est éponyme dans notre cas !

Autre cas : si le dernier album de tel chanteur porte simplement le nom du chanteur, tous les Stéphane Bern vont signaler à grand fracas la sortie d’un « album éponyme ». Et bien non, l'album ne sera pas "éponyme", il ne donne son nom à rien, et surtout pas à l'auteur, ce qui serait parfaitement absurde. En revanche, si une chanson donne son titre à l'album, alors oui, la chanson sera "éponyme".
De même "Madame Bovary" est le personnage éponyme du roman de Faulbert, mais qu'on aille pas dire "Le film de Louis Malle "Zazie dans le métro" est tiré du roman éponyme de Queneau" Non, du roman homonyme.

L'usage intensif de "éponyme" est lié à un phénomène de mode langagière inauguré par la presse. Dans le désir de faire érudit et chic, on a traduit à la va-comme-je-te-pousse, sans trop bien savoir, l'adjectif anglais "eponymous" ou "eponym" par "éponyme" le malheur veut que parfois "éponymous" est un faux-ami. Et le faux-ami est devenu, comme il fallait s'y attendre, en ces temps où la mode est telle, où les chroniqueurs abondent - Seigneur délivrez-nous des chroniqueurs - et où les médias sont rois, l'usage commun mais souvent erroné.

S'il n'y avait que "éponyme" mais hélas, la liste est longue. On ne compte plus les anglicismes, les emplois abusifs, les usages fautifs, les barbarismes, et autres solécismes ( zut, je succombe moi aussi... le mimétisme toujours le mimétisme, même dans la langue. Je corrige "les barbarismes, les solécismes et autres mauvais traitement infligés au français"). Je sais parfaitement qu'une langue évolue, mais de nos jours elle évolue à une vitesse sidérante. Elle évolue de manière peu harmonieuse, à coups de tics langagiers, et sous la tutelle, capitaliste et monopolisante, d'un anglais ayant déjà lui-même souffert.
Le pire dans cette histoire se trouve dans l'origine de cette débandade : les médias et les organes officiels de l'action culturelle !

mardi 18 octobre 2011

Esprit es-tu là?

Il m'arrive parfois, certains après-midi, d'aller me poser dans un café où j'ai quelques habitudes. J'y trouve un peu de calme tandis que je contribue à enrichir un patron qui n'en a plus vraiment besoin, mais soit, si ce n'est pas lui cela serait un autre, et puis, sans doute, le calme n'a pas de prix.


Cet après-midi là, dans ce café au nom prédestiné, deux nanas - c'est le premier mot qui me vient aux doigts; celui de "femme" étant resté quelque part dans mon cerveau, bloqué - jouent aux apprenties cartomanciennes. Elles sirotent un thé - vert ou noir, je ne sais pas, mais je penche pour le vert, à moins que ce ne soit un thé rouge, nettement plus tendance- tout en s'exerçant à la devinance. L'une est déjà fort avancée puisque c'est elle qui "forme" l'autre, une autre qui note tout sur un calepin, de manière très studieuse. "Fin de cycle", "nouveau départ", "faire le deuil", le "4 qui est l'amour", le "6 qui est la rupture", la "mort", les "morts", "une femme qui est là", " l'ambivalence", sont les notions qui m'arrivent aux oreilles, et qui sont celles que l'on utilise habituellement dans ce genre de consultations. Il est toujours question de la fin d'un cycle, puisque si vous consulter, c'est que vous en avez un peu marre, que vous traversez un phase critique, que vous arrivez donc à la fin de quelque chose, et comme en cartomancie, comme en numérologie, comme dans l'importe quel discours de devin ou sorcier, le temps est toujours, absolument toujours, c'est un dogme, conçu comme un enchaînement de cycles à n'en pas finir. Oh, il y a des écoles, en fait deux. Celle qui pense que les cycles sont clos sur eux-même et qu'ils sont un peu comme les bracelets qui s'entassent aux poignets de certaines, et l'autre qui croit que les cycles sont en fait une spirale; ils tournent mais avancent tout de même sur une ligne. Ici encore deux écoles, soit la ligne connaît une fin, un jour, soit elle n'en connait point, ressemblant alors à une vis sans fin qui tournerait dans le vide intersidéral. Mais comme nous n'en avons absolument pas conscience, il n'y a pas de réel souci à se faire.


Donc nos sibylles, se racontaient des histoires de chiffres, de mortelles rencontres et de nouveaux départs. "Tu veux encore du thé?" Je parie que si je leur avait demandé les raisons de leur "croyance" elles m'auraient ri au nez, m'assurant sans doute, qu'il ne s'agissait pas là de croyances, qu'elles étaient rationnelles et que tout cela n'était pas loin d'être scientifique. En poussant plus loin, elles auraient dénigré la religion, cet amas de dogmes débiles, la crédulité des fidèles, et que sais-je d'autre du même panier.

Jadis, les prophétesses prophétisaient en sachant que leur "voix" n'étant pas forcément incompatible avec la voix officielle de la religion, elles croyaient à l'une et à l'autre. Aujourd'hui les pythies de tous poils, ricanent de la seconde et sont folles éperdues de la première. Et leurs sectateurs, cartésiens cela va sans dire, chantent la même chanson : de religion point, mais le mystère des nombres - qui n'est autre chose qu'un pythagorisme contemporain et bête- celui des étoiles, et des cartes voilà le vrai. La spiritualité est ainsi réduite à un discours d'une platitude abyssale, un psychologisme archaïque et sommaire, où cycles et départs nouveaux se donnent rendez-vous, pour barrer l'angoisse, angoisse de vivre, angoisse de déjà mourir un peu sur la banquette rouge de ce café où j'ai parfois, l'après-midi, mes habitudes.